Conte sud africain, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 41 en Afrique du Sud.
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

 

 

 

Il était une fois un village qui n’avait pas de nom. Personne ne l’avait jamais présenté au monde. Personne n’avait jamais prononcé la parole par laquelle une somme de maisons, un écheveau de ruelles, d’empreintes, de souvenirs sont désignés à l’affection des gens et à la bienveillance du destin. On ne l’appelait même pas « le village sans nom », Car, ainsi nommé, il se serait aussitôt vêtu de mélancolie, de secret, de mystère, d’habitants crépusculaires, et il aurait pris place dans l’entendement des hommes. Il aurait eu un nom. Or, rien ne le distinguait des autres, et pourtant il n’était en rien leur parent, car seul il était dépourvu de ce mot sans lequel il n’est pas de halte sûre. Les femmes qui l’habitaient n’avaient pas d’enfants. Personne ne savait pourquoi. Pourtant nul n’avait jamais Songé à aller vivre ailleurs, car c’était vraiment un bel endroit que ce village. Rien n’y manquait, et la lumière y était belle.

 

 

Or, il advint qu’un jour une jeune femme de cette assemblée de cases s’en fut en chantant par la brousse voisine. Personne avant elle n’avait eu l’idée de laisser aller ainsi les musiques de son cœur. Comme elle ramassait du bois et cueillait des fruits, elle entendit soudain un oiseau répondre à son chant dans le feuillage. Elle leva la tête, étonnée, contente.


– Oiseau, s’écria-t-elle, comme ta voix est heureuse et bienfaisante ! Dis-moi ton nom, que nous le chantions ensemble !
L’oiseau voleta de branche en branche parmi les feuilles bruissantes, se percha à portée de main et répondit :
– Mon nom, femme ? Ou’en feras-tu quand nous aurons chanté ?
– Je le dirai à ceux de mon village.
– Quel est le nom de ton village ?
– Il n’en a pas, murmura-t-elle, baissant le front.
—Alors, devine le mien ! lui dit l’oiseau dans un éclat moqueur.
Il battit des ailes et s’en fut. La jeune femme, piquée au cœur, ramassa vivement un caillou et le lança à l’envolé. Elle ne voulait que l’effrayer. Elle le tua. Il tomba dans l’herbe, saignant du bec, eut un sursaut misérable et ne bougea plus. La jeune femme se pencha sur lui, poussa un petit cri désolé, le prit dans sa main et le ramena au village.

 

Au seuil de sa case, les yeux mouillés de larmes, elle le montra à son mari. L’homme fronça les sourcils, se renfrogna et dit :
—Tu as tué un laro. Un oiseau-marabout. C’est grave.
Les voisins s’assemblèrent autour d’eux, penchèrent leurs fronts soucieux sur la main ouverte où gisait la bestiole.
— C’est en effet un laro, dirent-ils. Cet oiseau est sacré. Le tuer porte malheur.
– Que puis-je faire, homme, que puis-je faire ? gémit la femme, tournant partout la tête, baisant le corps sans vie, essayant de le réchauffer contre ses lèvres tremblantes.
– Allons voir le chef du village, dit son mari.
Ils y furent, femme, époux et voisins. Quand la femme eut conté son aventure, le chef du village, catastrophé, dit à tous :
– Faisons-lui de belles funérailles pour apaiser son âme. Nous ne pouvons rien d’autre.
Trois jours et trois nuits, on battit le tam-tam funèbre et l’on dansa autour de l’oiseau-marabout. Puis on le pria de ne point garder rancune du mal qu’on lui avait fait, et on l’ensevelit.

 

Six semaines plus tard, la femme qui avait la première chanté dans la brousse et tué le laro se sentit un enfant dans le ventre. Jamais auparavant un semblable événement n’était survenu au village. Dès qu’elle l’eut annoncé, toute rieuse, sous l’arbre au vaste feuillage qui ombrageait la place, on voulut fêter l’épouse féconde et l’honorer comme une porteuse de miracle. Tous, empressés à la satisfaire, lui demandèrent ce qu’elle désirait. Elle répondit :
– L’oiseau-marabout est maintenant enterré chez nous. Je l’ai tué parce que notre village n’avait pas de nom. Que ce lieu où nous vivons soit donc appelé Laro, en mémoire du mort. C’est là tout ce que je veux.
— Bien parlé, dit le chef du village.
On fit des galettes odorantes, on but jusqu’à tomber dans la poussière et l’on dansa jusqu’à faire trembler le ciel.

 

La femme mit au monde un fils. Alors toutes les épouses du village se trouvèrent enceintes. Les ruelles et la brousse alentour s’emplirent bientôt de cris d’enfants.

 

Et aux voyageurs fourbus qui vinrent (alors que nul n’était jamais venu) et qui demandèrent quel était ce village hospitalier où le chemin du jour les avait conduits, on répondit fièrement :
— C’est celui de Laro.

 

À ceux qui voulurent savoir pourquoi il était ainsi nommé, on conta cette histoire. Et à ceux qui restèrent incrédules et exigèrent la vérité, on prit coutume de dire :

 

 

– D’abord fut le chant d’une femme.
Le chant provoqua la question.
La question fit surgir la mort.
La mort fit germer la vie.
La vie mit au monde le nom.