Conte breton, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 40 à vélo en Bretagne avec l'Altertour
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

 

 

Il y a fort longtemps vivait près de Camaret un malheureux paysan connu sous le nom de Yann le Bossu. C’était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade. Il vivait sur une lande battue par le vent et le sel, qu’il labourait péniblement de ses mains fatiguées pour n’en obtenir que de misérables moissons.
Sa vie difficile avait creusé ses yeux et les rides de son visage, les coins de sa bouche étaient lourds de dépit et de déceptions. Il avait jadis été un enfant joyeux, mais au fil des ans, l’amertume et les échecs avaient entamé ses forces. Il s’était rabougri, il adressait de plus en plus rarement la parole à ses voisins. On disait de lui qu’il ne ferait pas long feu.

 

À la Toussaint, un vol d’étourneaux ravagea les semailles de son lopin de terre. Il quitta sa masure en maudissant le ciel et partit pour le bourg, d’un pas morne et résigné. Il erra quelque temps seul par les rues, puis il entra dans une auberge, où il commanda du chouchen en espérant oublier son malheur. Il but plus que de raison, parlant avec aigreur, puis avec agressivité aux autres clients de l’auberge. Bientôt, il fut mis à la porte par le tenancier de l’établissement.
Que faire ? Le monde entier semblait le rejeter. En titubant, il s’engagea sur le premier chemin qui se présentait, en lançant des insultes dans la nuit qui commençait à tomber. Une bruine pénétrante étouffait le paysage et rapidement le pauvre bossu, ivre, perdit tout à fait le nord. Dans son désespoir, il avisa tout à coup une sorte de dolmen qu’il n’avait jamais remarqué. Il s’assit sous la lourde voute de pierre et se prit la tête entre les mains.

 

Alors qu’il ressassait son amère infortune, Yann le Bossu entendit tout un brouhaha derrière lui.
Le bruit venait tout droit d’un trou à même le sol. Une pâle lumière semblait sourdre de ce trou ; il y risqua un œil, mais se sentit aussitôt aspiré sous terre. Il atterrit dans une espèce de grotte enluminée par des bougies et des pierreries scintillantes.

 

Ma Doué ! Yann fut saisi d’un grand étonnement. Il y avait là tout un petit peuple de créatures pas plus hautes qu’un sabot de bois. Elles avaient des corps d’enfants et des visages de vieillards, des oreilles mitées de trous, de grosses bagues sur des doigts noueux et elles se déplaçaient en sautant comme des feux follets. C’étaient tous des korrigans. Ils avaient l’air joyeux et réservèrent un bon accueil à Yann.

 

Mais bientôt, le silence se fit et l’un d’entre eux, qui semblait plus âgé et plus sage que tous les autres, entreprit de parler au bossu.
Ma parole ! Le vieux korrigan lui faisait la morale parce qu’il avait noyé son chagrin dans la boisson. Yann le Bossu, encore tout pris du chouchen dont il avait abusé, sentit la moutarde lui monter au nez. Ainsi donc, même chez ces satanés korrigans, personne ne comprenait sa misère ?

 

C’en était trop. Il commença à maudire le monde entier. Le vieux sage restait tout à fait impassible et calme devant lui, ce qui le mit dans une rage folle. Il hurla les pires insultes, cracha par terre, sortit du trou et s’en alla loin du dolmen d’un pas furieux.
Comme il avançait droit devant lui dans la nuit, sa colère peu à peu s’apaisait. Au bout de quelques heures, le ciel se dégagea et l’on put apercevoir les étoiles. Il marcha plus doucement. Sa tête aussi s’éclaircissait. Un certain malaise s’installa en lui au lever du jour : comment avait-il pu rencontrer le petit peuple des korrigans et se tenir si mal ? Comment avait-il pu injurier un sage parmi les korrigans ?
Il se sentit tellement mal à l’aise qu’à la fin, il rebroussa chemin, décidé à présenter des excuses.

Il retrouva bientôt le mystérieux dolmen. Avec une légère appréhension, il se pencha à nouveau sur le trou et fut aussitôt aspiré sous terre. Les korrigans, farfadets et lutins, en le voyant arriver, cessèrent immédiatement leurs rondes, leurs chants et leurs jeux bondissants. Ils s’écartèrent pour laisser passer l’homme qui avait fait affront au Sage. Leurs regards se croisaient, ils se poussaient du coude pour attirer l’attention des voisins, un murmure incrédule suivait les pas du bossu.

Lorsqu’il fut suffisamment près, Yann se prosterna, suppliant le vieux korrigan de lui pardonner ses insultes.
Le Sage, plein de compassion, vint le relever.
— Je n’ai rien à vous pardonner, je n’ai reçu ni violence, ni insultes.
— J’ai pourtant proféré des injures et des grossièretés graves.
— Que faites-vous si quelqu’un vous tend un objet dont vous n’avez pas l’usage ou que vous ne souhaitez pas saisir ?
— Gast ! Je ne tends pas la main, je ne le prends pas, bien sûr.
— Que fait le donateur ?
— Ma doué ! Que peut-il bien faire ? Il garde son objet, c’est tout.
— C’est sans doute pourquoi vous semblez souffrir des injures et des grossièretés que vous avez proférées. Quant à moi, rassurez-vous, je n’ai pas été accablé. Ces insultes que vous donniez, il n’y avait personne pour les prendre.

Puis, comme dans un rêve, les korrigans, leur grotte et le dolmen disparurent. Yann le Bossu rentra chez lui, pensif. À compter de ce jour, sa vie changea. Sa terre resta pauvre, son travail difficile, ses journées laborieuses. Mais, ne maudissant plus le sort, il eut chaque jour davantage de cœur à l’ouvrage. Il sut tirer profit de ses précédents échecs et sauva ses semailles des étourneaux en fabriquant un épouvantail actionné par le vent. Au printemps suivant, son champ reverdit et sa moisson fut exceptionnelle. Il y eut de la fierté sur son visage, que l’on eut dit moins gris ; et il semblait aussi qu’il était désormais moins bossu. Il reprit langue avec ses voisins.
Plus jamais on ne l’entendit insulter les korrigans.