Conte irlandais, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 45 en Irlande
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

De son époux Tegid le chauve, Keridwen eut trois enfants. Le premier était un garçon, qu’elle nomma Morvran. Puis naquit une fille, Creirwy. Le troisième enfant, elle l’appela Afangdu. Mais ce n’était ni une fille, ni un garçon. Et même, on ne pouvait pas vraiment dire que c’était un enfant, car il n’avait pas figure humaine. Il était si laid que tous les serviteurs prirent la fuite, à l’exception de deux d’entre eux : Morda, qui était trop vieux pour courir, et surtout aveugle, et Gwyon le nain.

 

Ainsi bat le cœur des mères : Afangdu devint très vite le préféré de Keridwen. Pourtant, elle ne se berçait pas d’illusions. Elle savait que jamais il ne serait admis dans la compagnie des hommes, à moins de posséder un talent si particulier qu’ils accepteraient d’oublier sa laideur. Fort heureusement pour Afangdu, Keridwen était versée dans l’art de la magie. Elle résolut donc de préparer pour son rejeton un breuvage qui lui donnerait la connaissance du passé, du présent et de l’avenir.

 

Elle chargea Morda d’entretenir sous le chaudron d’inspiration un grand feu, qui brûlerait toute une année. Le nain, quant à lui, devait veiller sur le bouillon lorsque, à la tombée de la nuit, elle allait cueillir les herbes magiques nécessaires à sa préparation.
— Que nul ne s’en approche ! Que nul ne cherche à s’emparer du breuvage ! recommandait-elle chaque fois.

 

En fait, elle ne courait pas grand risque d’être désobéie, car tout le monde savait la mixture empoisonnée, à l’exception de trois gouttes — les trois gouttes que, précisément, elle destinait à Afangdu. Or il faut être une sorcière particulièrement qualifiée pour repérer trois gouttes dans un chaudron de liquide en pleine ébullition !

 

Tout se passait bien quand, à la fin de l’année, Gwyon reçut une éclaboussure sur le pouce. D’instinct, il porta le doigt à ses lèvres pour apaiser la brûlure. Quand il réalisa qu’il avait sucé le liquide empoisonné, il était trop tard. Il crut sa dernière heure arrivée. Mais, au lieu de tomber raide mort, il eut soudain la vision de toutes les choses passées, présentes, et à venir. Dans le même instant, le chaudron se brisa en quatre morceaux.

 

Gwyon comprit avec un mélange d’enchantement et de frayeur qu’il avait avalé les trois précieuses gouttes. Certes, sa vision manquait de précision, car il devait encore apprendre à maîtriser son pouvoir. Mais il n’avait nul besoin d’une faculté surnaturelle pour prédire la colère de Keridwen. Il s’enfuit de toute la vitesse de ses petites jambes.

 

Quand la magicienne aperçut les éclats du chaudron et le breuvage encore fumant répandu sur le sol, elle perdit en effet tout contrôle. Saisissant une bûche, elle frappa Morda avec violence.
— Ta conduite est injuste, constata l’aveugle, car je suis innocent.
— Tu dis vrai, répondit Keridwen. C’est de Gwyon que je dois tirer vengeance.
Et elle se lança à sa poursuite.

 

Le nain était fort embarrassé par son nouveau talent. Tantôt il se voyait mort, tantôt bien vivant. Tantôt enfant, tantôt vieillard. Tantôt fugitif affolé, tantôt barde comblé d’honneurs. Son corps lui-même changeait d’apparence : de petit et difforme il devenait svelte et vigoureux, mais aussi couvert de plumes, d’écailles ou de poils ! Dérouté par ce foisonnement d’hallucinations, il se disait qu’il n’était vraiment pas facile de choisir une conduite, quand dans sa tête se mélangent des images appartenant au passé, au présent et à l’avenir.

Mais lorsqu’il aperçut Keridwen, il ne prit pas le temps de réfléchir. Comment espérer échapper à la magicienne, avec des jambes aussi courtes ?
— Ah ! s’écria-t-il, si seulement j’avais la rapidité du lièvre !

 

À ces mots le sol parut se rapprocher de lui. Ses mains s’allongèrent et se couvrirent de poils. Une force nouvelle le propulsait en avant, en des bonds fantastiques. Il courait, courait, et ses griffes s’accrochaient à la terre. L’enthousiasme décuplait ses forces. La magie dont il bénéficiait avait tout de même du bon, et cette faculté de métamorphose qu’il se découvrait avec tant d’opportunité lui promettait bien des plaisirs. Seulement, pour en profiter, il lui fallait d’abord échapper à Keridwen. Or celle-ci avait elle-même revêtu l’apparence d’un lévrier et gagnait du terrain. À l’instant où les mâchoires du chien allaient se refermer sur ses reins, Gwyon sauta dans une rivière.


– Je veux maintenant être une truite !
Il nageait, nageait, l’eau caressait ses flancs. Il en éprouvait une ivresse qui lui aurait fait oublier sa peur, si Keridwen ne l’avait pas suivi sous l’aspect d’une loutre.

 

Le poisson bondit hors de l’eau :
— Que le ciel à présent m’appartienne ! Gwyon volait, volait, et le vent caressait son plumage de colombe. Il ressentait un plaisir immense. Mais la magicienne, sous la forme d’un épervier, fondait sur lui.

 

En contrebas, Gwyon aperçut une ferme, sur l’aire de laquelle on avait battu le blé. Il pensa très fort aux épis dorés. Hop ! Une nouvelle métamorphose, et les serres du rapace se fermèrent sur un grain de blé, qui leur échappa pour tomber devant le grenier. Grain parmi les grains, Gwyon se croyait enfin en sûreté.

 

C’était mésestimer la ténacité de Keridwen. La sorcière, ayant revêtu la forme d’une poule noire à crête rouge, se mit en devoir de picorer tous les grains de l’aire, tant et si bien qu’elle finit par l’avaler. Elle reprit ensuite son apparence de femme.

 

Mais voici que bientôt elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Une sorcière aussi savante qu’elle ne pouvait avoir de doute sur l’origine de cet enfant : le grain magique se développait en elle.
« C’est ma punition, se dit-elle, pour m’être montrée injuste envers Morda. »

 

Par un sombre jour de pluie, elle donna naissance à un petit garçon. À ce moment précis, un rayon de soleil filtra à travers les nuages et vint illuminer le front du nouveau-né. Tout de suite Keridwen vit qu’il serait aussi beau qu’Afangdu était laid. Depuis le début, elle avait résolu de le tuer dès sa naissance.

 

Mais il n’est pas permis de détruire la beauté de ses mains. Aussi, elle l’enferma dans un sac et le jeta à la mer. Or les flots eux-mêmes, n’osant pas engloutir cet enfant qui se souvenait avoir été poisson, le jetèrent dans les filets d’un pêcheur.

 

Celui-ci, fort étonné par sa prise, le fut plus encore lorsque, ouvrant le sac, il découvrit à l’intérieur un enfant si beau que son visage semblait lumineux. Il l’emmena dans sa demeure et lui donna le nom de Taliesin.

 

Devenu grand, Taliesin révéla un tel talent de poète qu’il fut élu le prince des bardes. On l’écouta, on l’honora, et chacun se demandait d’où lui venait sa connaissance des choses du passé, du présent et de l’avenir. Il n’en faisait pas mystère.
— Je n’ai pas toujours eu apparence d’homme, expliquait-il. J’ai été de ceux qui connaissent les arbres par le feuillage et les racines. J’ai été poisson dans la rivière, emporté par son courant aussi impitoyable que le temps. Je lui ai échappé et mon oeil a vu de haut le monde agité. J’ai été promesse de vie. Une poule m’a dévoré ; j’ai été à la fois le père et le fils.

 

Seuls quelques-uns soupçonnaient qu’il disait la vérité. Aux yeux des autres, il passait pour un artiste un peu fou. Car déjà s’éloignait le temps où l’on craignait les poètes, le temps où l’on n’osait confier les mystères de l’univers qu’à la seule mémoire d’hommes choisis pour leur sagesse. On n’hésitait plus désormais à coucher sur un parchemin les récits des bardes, qu’on écoutait naguère dans le recueillement dû aux paroles sacrées. Tous ceux qui savaient lire pouvaient à présent accéder aux connaissances les plus secrètes ; pourtant, c’était aussi l’époque où l’on oubliait les anciens dieux. Taliesin se savait l’un des derniers initiés.
Déjà, il constatait que les copistes, pour la plupart, ne comprenaient plus les symboles cachés par les légendes qu’ils sauvegardaient. Et il se demandait si, dans les siècles à venir,ceux qui les liraient sauraient les retrouver. Aussi, quand on le surprenait à méditer sur l’un de ces précieux manuscrits, Taliesin murmurait :
« J’admire les livres et ce qu’ils ne savent pas ».