Conte indonésien, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 34 sur l'ile de Flores.
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

Aujourd’hui dans le village d’Ujung, qui se trouve au pied du volcan Galunggung, règne un profond silence. On veille. Batu, le forgeron, grand maître du gong, a rendu son dernier soupir, emportant avec lui son secret. Tout l’archipel est en émoi car, jusqu’à ce jour, aucun forgeron n’avait su aussi bien que Batu faire naître du métal un son si pur et si mystérieux. L’inquiétude autant que le chagrin envahissent les cœurs. C’est une double perte : celle d’un homme et celle de son savoir. On prépare pour le défunt une cérémonie qui doit avoir lieu au palais de Corail, au-dessus de la mer.

 


Le village tout entier se met en route. Hommes et femmes croulent sous le poids des offrandes. Il n’y a que le brave Nakiwin, le simplet, qui reste chez lui. Il passe la plupart de son temps dans son jardin pour soigner des fleurs rares qu’il a baptisées « fleurs-à-nuages ». Yanti, sa belle voisine, lui fait perdre la raison. Quand il la voit passer, il voudrait tout lui donner, mais il n’ose l’approcher. Personne ne le prend au sérieux, mais on lui rend visite pour le voir écrire des devinettes sur du papier de riz. Il en fait des cerfs-volants, les lance dans le vent pour les enfants du monde et attend qu’on lui réponde...

 

Ce jour-là, Yanti se rend au palais de Corail ; elle aperçoit Nakiwin assis sous son palmier, le regard dans le ciel. Elle l’interpelle : 
– Nakiwin ! Viens à la cérémonie au lieu de rêvasser ! Et n’oublie pas les offrandes ! 


Les étoiles lui tombent sur la tête... Il se retrouve debout en train de cueillir les fleurs-à-nuages. Serrant amoureusement dans ses bras le bouquet parfumé, il prend la route. Quand il arrive au palais de Corail, le gamelan est en train de sonner. L’air est chargé d’enivrants parfums de girofle et de muscade. L’autel déborde d’offrandes, d’encens, de riz. Les musiciens, de leurs mailloches, frappent doucement gongs et lames.

 

Dong, dong. Nakiwin n’en croit pas ses oreilles. Gong, gong. Le gong résonne à en faire frémir la lune. Cinq mille bougies scintillent et Nakiwin, tenant entre ses mains les fleurs magnifiques, sourit comme un nouveau-né qui découvre le monde. Puis il voit apparaître neuf demoiselles vêtues de rouge et coiffées d’or, belles et gracieuses comme des déesses descendues du ciel. Elles se mettent à danser, les pieds nus sur le sol. Nakiwin n’en croit pas ses yeux ! 
Il reconnaît Yanti, sa belle voisine. 

Comme il est ému de la voir ainsi vêtue ! Il court vers elle, se jette à ses pieds, lui offre les fleurs immaculées, l’attrape par la main.
Mais la foule la retient, disant d’un air fâché : 
– Ce n’est pas sérieux d’offrir à une danseuse un cadeau destiné aux dieux ! 

 

À cet instant, le gong gronde comme le tonnerre, et le volcan Galunggung soulève sa poussière. 
– Les dieux sont en colère ! crie l’homme au tambour. 
Le gong se détache et roule, roule vers la mer en brisant les rochers. Il plonge au pays des sirènes et disparaît dans les eaux profondes. Les musiciens, inquiets, continuent de frapper le gamelan qui refuse de sonner. Pff... tac... poc... Il n’en sort que des sons sourds, semblables à de vieilles gamelles tombant sur les cailloux. Les instruments, endeuillés, sont devenus muets. Et chaque jour qui passe est un jour sans pluie.

 

Les hommes se réunissent, cherchent une solution. La cérémonie pour faire venir la pluie ne peut être exécutée sans gamelan : il faut construire un nouveau gong. L’eau des rizières s’évapore sous un soleil de plomb. On maudit Nakiwin. Les arbres perdent leurs couleurs, les enfants s’endorment avant l’heure, la terre se dessèche. 

 

Alors on prend des pierres, des bâtons. On va chez Nakiwin en se disant que les idiots sont plus dangereux qu’on ne le pense. On crie, on jure, on veut casser sa porte mais Nakiwin s’est réfugié en haut d’un palmier : 
– Écoutez, braves gens ! Les grenouilles me parlent ! 
On l’insulte, il poursuit : 
— « Sôaf ! Sôaf ! » Elles disent qu’elles ont sôaf !
On secoue le palmier pour faire tomber le bavard, quand un oiseau de paradis se pose au sommet en chantant : 
– Le nouveau gong ouvrira la cérémonie et fera venir la pluie. 

 

Nakiwin traduit, on lâche les bâtons et les pierres. Deux lézards, ébranlés, se réveillent : 
– Crois-tu, mon ami, qu’un homme sur cette île connaît la grotte de nos ancêtres les dragons ? dit l’un.
– Certainement pas, ricane le second. Ah ! Si je pouvais boire ! Rien qu’à penser au secret que je vais te révéler, ma gorge se dessèche... Le plus important est de fondre le cuivre et l’étain à la lave du volcan... 
– ... Sans oublier d’y mélanger de l’or, aussi pur que le cœur de l’homme qui le trouvera, siffle un cacatoès dans les oreilles de Nakiwin qui répète la formule de l’oiseau.

 

L’assemblée murmure et quitte le jardin en quête de la grotte. Partout on cherche et, au petit matin, on trouve le cuivre et l’étain gardés par maître Batu. Du volcan en colère, on ramène la lave. On veut fondre le métal, mais il y manque l’or ! Devant la forge, chacun se précipite, on tend les bras pour offrir un bijou, une pièce, un lingot ! Désordre ! Bousculade ! Mais chaque fois qu’une personne s’approche de la cuve pour y jeter son bien précieux, le métal en fusion gicle, crache, bouillonne, jusqu’à chasser le mieux intentionné des hommes : impossible d’y jeter l’or.

 

Nakiwin, alerté, qui n’a rien à donner que sa parole, vient voir ce qu’il se passe. Au milieu de la foule, il aperçoit Yanti. Elle lui sourit, s’approche, et secrètement, pose dans sa main un tout petit anneau. Nakiwin le serre très fort... Guidé par ses pas, il va tout droit jeter l’anneau dans la cuve profonde ; le bouillonnement s’apaise.

 

L’or est une caresse, un rayon de lumière qui se mêle aux sombres métaux.

La foule salue Nakiwin comme s’il était un sage.

Aussitôt, on fond le métal, on le coule et le refroidit. Nakiwin, le premier, martèle le gong. GONG, G-O-O-N-G. Les coups de marteau résonnent jusqu’à Bandung. On le ponce, on le lime pour l’accorder. Trente jours ont passé, le gong est enfin terminé. On le couvre d’un tissu brodé. À la nuit tombée, on le transporte sur une grande charrette tirée par quatre bœufs, jusqu’au palais de Corail. Tous les habitants de l’île attendent l’événement. Le gong est suspendu dans l’orchestre de gamelan, puis on le dévoile. Tel un soleil de bronze, il brille dans la nuit.

 

On prie Nakiwin de donner le premier coup de gong. Sa vibration profonde fait chanter terre et ciel. On l’écoute jusqu’au silence. Les musiciens se mettent à jouer. Jamais sons si envoûtants n’ont été entendus. Les sourires illuminent tous les visages. Alors que le gong ponctue le temps qui passe, une pluie tiède commence à tomber. Le coassement des grenouilles se mêle aux notes que l’on frappe, et on va jusqu’à chanter, chanter.

 

Durant les jours qui ont suivi, les rizières ont verdi, les enfants ont babillé. Dans le jardin de celui que l’on prenait pour un simplet, les fleurs-à-nuages se sont multipliées. L’amour entre Yanti et Nakiwin a grandi tant et tant qu’ils se sont mariés. Le jour de leurs noces, l’oiseau de paradis et le cacatoès ont chanté, les lézards se sont reposés. On a nommé Nakiwin nouveau maître du gong.

 

Arrivés de très loin, des cerfs-volants se sont mis à tourbillonner au-dessus de la fête. On a sauté pour les attraper, et on a beaucoup ri en lisant sur le papier de riz les histoires envoyées à Nakiwin par les enfants du monde. Au crépuscule, les noces terminées, chacun est rentré chez soi. Lentement le soleil a disparu dans la mer immense, lui laissant en offrande des reflets d’or et de bronze. À ce moment-là, on a entendu un son étrange, très pur et mystérieux venu du fond des eaux.