Conte italien, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 36 à Venise
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

En Italie vécut autrefois un jeune aristocrate sans fortune qui rêvait de puissance et de gloire. Sa bourse était plate, son cœur sec, son intelligence étroite mais il était habité par un désir violent : il voulait régner sur les hommes. Un jour, il entendit parler d’un grand magicien qui vivait loin du fracas des foules et des palais, dans les caves d’une vieille maison de Venise. Il décida d’aller le consulter.

 


Le voilà donc parti, sur son cheval maigre, pour Venise. Il parvient après quatre semaines de voyage dans cette ville foisonnante de fleurs et de musiques, de palais, de femmes vénéneuses, d’ors et de lumières. Le soir même de son arrivée, au crépuscule, il pousse la porte grinçante d’une petite maison grise au bord d’un canal désert. Une lanterne à la main, il descend les escaliers glissants qui conduisent aux caves.

 

Au milieu d’une grande salle voûtée, il trouve le magicien assis devant une vieille table, plongé dans un grimoire ouvert face à lui, entre deux chandelles allumées. Le jeune chevalier le salue avec beaucoup de déférence. Le vieillard regarde son visiteur, main enfouie dans sa longue barbe blanche, fronce les sourcils et dit : 
— Tu viens de faire un long voyage. Pourquoi ? 

 

Le jeune homme lui avoue humblement son désir, lui confie ses rêves de gloire et de puissance.

 

— Maître, dit-il, je sais que votre magie est infaillible. Je vous supplie de me vendre le pouvoir. Quel qu’en soit le prix, je paierai, foi de gentilhomme.


Le magicien médite un instant puis répond en souriant :
— Je te donnerai ce que tu me demandes, à une seule condition : en paiement de mes services, dans un an exactement, tu devras m’apporter toi-même, sur un plat de terre cuite, une dinde rôtie.
Le jeune homme accepte vivement, surpris de s’en sortir à si bon compte. Alors le sage lui dit :
— Va !
Il fait un grand geste de la main qui éteint les deux chandelles sur la table.

Aussitôt, le jeune homme se retrouve dans sa maison délabrée à Venise. Les jours passent et la fortune lui sourit. On lui propose une charge d’évêque. Il sait pourtant à peine écrire son nom. Il devient célèbre et fort estimé dans sa ville. Avant six mois il est nommé cardinal. De mémoire de chrétien on n’a jamais vu ascension plus irrésistible. Huit jours plus tard, à Rome, le pape meurt. Le jeune homme lui succède. Il est maintenant au sommet de la puissance. Il règne sur la chrétienté, sur les rois même. 

Un an est passé. Un matin, dans son palais, le nouveau pape se souvient brusquement qu’il doit payer le prix de sa gloire au vieux magicien de Venise. Il en est très agacé. Il doit recevoir, ce jour-là, quelques chefs d’État, il n’a pas le temps de se déplacer. Il appelle un serviteur, lui commande de rôtir une dinde et de la porter lui-même chez son bienfaiteur, le magicien de Venise.
À peine a-t-il donné cet ordre que son regard s’embrume. Il est pris d’une envie de dormir insurmontable, le monde s’éteint autour de lui. Quand il se réveille, il est couché sur la terre battue, dans la cave du vieux sage, à Venise, simplement vêtu de ses habits de voyageur sans fortune. Il se frotte les yeux, observe le magicien penché sur lui. Il entend ces paroles :

— Mon garçon, tu n’as dormi qu’une heure. Tu as rêvé ton destin et je sais maintenant que tu n’es pas digne de la puissance et de la gloire. Tu ne seras jamais évêque, ni cardinal, ni pape. Tu ne seras jamais qu’un pauvre homme gris dans la grisaille du monde. Et moi je ne connaîtrai jamais le goût de la dinde rôtie. Mais si tu veux bien partager mon repas, je t’offre la moitié de mon plat de lentilles. 

Ainsi parle le magicien. Il sourit tristement et frissonne. Par le soupirail entre la lueur de la lune à peine levée.