Conte vietnamien, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 37 au Vietnam
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

Il était une fois un vieux colporteur qui avait une fille. Cette fille était jeune et jolie, mais son regard était toujours brumeux, et ses joues un peu trop pâles : elle était malade d’ennui et de mélancolie, car sa vie était grise comme un ciel de novembre. Son père était toujours sur les routes, à vendre ses bibelots, et elle n’avait pour compagnie, dans sa petite maison perdue, qu’une vieille nourrice un peu simple d’esprit. Pour tromper sa solitude, chaque soir, à l’heure où se lève le vent, elle allait jusqu’au bout du jardin, elle s’accoudait au mur de pierre sèche et regardait au loin, vers la rivière, passer de longs vols d’oiseaux sauvages, au-dessus des roseaux.

 

 

Un jour qu’elle est ainsi rêveuse au bout du jardin, elle entend près d’elle un bruit de pas dans les feuilles mortes. Elle se retourne vivement. C’est son cheval blanc, son seul compagnon. La porte de l’écurie, là-bas, grince au vent du soir, sans doute était-elle mal fermée, le cheval est sorti. Il frotte doucement sa tête contre l’épaule de sa maîtresse. Elle caresse son encolure et dit, le regard perdu au loin :
– Si tu savais où est mon père en ce moment, si tu pouvais aller le chercher et le ramener aussitôt, j’accepterais de te prendre pour époux. Oui, je me marierais avec toi.

 

 

Elle parle ainsi distraitement. Mais à peine a-t-elle dit ces paroles que le cheval hennit, frémit, se cabre, bondit au-dessus du mur de pierre et part au galop sur la plaine.

 

Il traverse la forêt, s’écorchant aux branches, aux buissons griffus, il escalade la montagne, la crinière échevelée. Ses quatre sabots crépitent sur les rochers, il traverse des vallées et des plaines, les naseaux fumants, il fend les vents et les brouillards, sans se reposer jamais. Enfin, une nuit glaciale, noire et blanche, une nuit de lourde neige, il arrive devant une auberge, au bord d’un chemin. Il s’arrête là. Il hennit trois fois en grattant la porte du sabot. Dedans, un voyageur qui boit un bol de soupe en se chauffant devant le feu se dresse. 

 

C’est le colporteur, le père de la jeune fille. Ce hennissement, il le reconnaît. Il sort en toute hâte. Le cheval se cabre, la neige amoncelée sur son dos s’éparpille en poussière blanche. C’est bien le cheval de sa fille. « S’il est venu me chercher jusqu’ici, se dit l’homme, c’est qu’il est arrivé malheur à mon enfant. » Il laisse là ses bagages et bondit sur le dos du cheval, qui part au galop. 

 

Ils traversent la nuit, les montagnes, les forêts. À l’aube, les voilà sur la vaste plaine. L’homme aperçoit sa maison au loin, plantée seule sur l’horizon plat. Le cheval traverse la rivière dans une gerbe d’écume, franchit le petit mur de pierre sèche. La jeune fille court vers son père, joyeuse, elle l’embrasse en riant. Puis elle conduit la bête frémissante, ruisselante de sueur, à l’écurie et la laisse là, et l’oublie.
Alors, le cheval, jour après jour, dépérit. Un matin d’hiver glacial, il se couche sur la paille et meurt. Le colporteur et sa fille en sont affligés mais la mort d’un cheval n’est pas un vrai malheur. Le bonhomme, après avoir un peu pleuré, dépouille la bête, met sa peau à sécher sur le petit mur de pierre et se prépare à repartir en voyage, c’est sur les routes qu’il gagne sa vie. Il recommande à sa fille de veiller à ce que la peau du cheval sèche bien, pour qu’à son retour il puisse en faire une selle de cuir. Il s’en va.

 

À peine a-t-il disparu à l’horizon qu’un grand vent mauvais se lève, ébouriffant les arbres et faisant pencher les roseaux. La jeune fille court dans le jardin, en hâte elle range le blé, prend la peau du cheval sur le petit mur de pierre pour la mettre à l’abri. Mais voilà que dans le vent tourbillonnant cette grande peau, au long pelage blanc, tout à coup terriblement vivante, s’enroule autour d’elle, l’enveloppe, et la jeune fille se sent emportée dans les airs, vers les nuages. Elle aperçoit la plaine, en bas, qui s’éloigne puis elle ne voit plus rien car la peau du cheval se ferme sur elle, se resserre sur son corps, l’étouffe, et se resserre encore.

 

Après avoir longtemps tourbillonné dans le ciel, cette peau fermée tombe et s’accroche à un buisson de mûrier. Là, lentement, elle se change en cocon, et la jeune fille prisonnière à l’intérieur se métamorphose en ver à soie. C’est depuis ce jour d’étrange fin d’amour que l’on appelle, au Vietnam, le ver à soie « femme-à-tête-de-cheval ».