Conte mexicain, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 38 au Mexique.
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

En ce temps-là, il n’y avait pas encore un soleil pour éclairer le monde. Celui-ci était plongé dans la nuit éternelle. Alors quatre dieux puissants se réunirent pour remédier au problème. Tous étaient d’accord pour créer un soleil ; mais ils mirent un temps fou avant de décider quelle en serait la couleur. Serait-il rouge, blanc, bleu, noir ? Chacun des dieux prônait sa couleur préférée. Aussi se mirent-ils à faire des expériences.

 


Le premier soleil fut créé par Tezcatlipoca, le dieu du nord, obscur comme la nuit, au visage rayé comme celui du jaguar. Ce soleil était tout noir et dura 676 ans ; les vieux ici se rappellent qu’on le nommait Nahui Oceloti, ce qui signifie Quatre-Jaguar ; car pendant cette période, il y eut beaucoup de jaguars sur terre. Ceux-ci partageaient les forêts avec un peuple de géants qui arrachaient les arbres et se nourrissaient de glands. Un jour, cependant, le dieu Tezcatlipoca se chamailla avec son frère Quetzalcóatl, le serpent à plumes de quetzal. Il tomba à l’eau, se transforma lui-même en jaguar, et tua les géants.

 


Alors, ce fut au tour de Quetzalcóatl de créer un soleil. Celui-ci était blanc et fut baptisé Nahui Ehecatl, ce qui signifie Quatre-Vent. Il n’était ni trop chaud, ni trop froid, et il resta immobile dans le ciel, au-dessus des créatures, pendant 676 ans. À cette époque, les hommes ne mangeaient que des pignons de pin. Mais Tezcatlipoca, dans sa peau de jaguar, voulait se venger de Quetzalcóatl. Un jour, il lui donna un grand coup de patte. Ce mouvement déclencha un vent terrible, qui souffla si fort qu’il emporta le serpent à plumes, mais aussi les hommes. Il y eut quelques survivants : ceux-ci furent transformés en singes.

 


Vint l’aube du troisième soleil. Il était l’œuvre de Tlaltecuhtli, dieu de la terre et de l’enfer. Il tira son soleil des eaux, un soleil bleu. Il plut beaucoup pendant les 312 ans que dura cet astre ; au point qu’on le nomma Nahui Quiahuitl (Quatre-Pluie). Pendant cette période, les hommes se nourrissaient de l’acinctli, une plante qui ressemble au blé et qui pousse dans l’eau. Mais Quetzalcóatl, le serpent à plumes, était de retour, et peu décidé à se laisser faire : il chassa Tlaltecuhtli par une pluie de feu. Les flammes montèrent haut dans le ciel, si haut que le soleil lui-même se consuma. Les oiseaux, qui avaient pu fuir, furent les seuls à survivre.

 


Il y eut bientôt un quatrième soleil, qu’on appela Nahui Atl (Quatre-Eau). Il avait été créé par Chalchiuhtlicue, la déesse des rivières et des océans, et protectrice des naissances. À cette époque, les ancêtres s’en souviennent, les hommes commençaient à manger du maïs. Ce soleil dura 676 ans. Hélas, pendant ses 52 dernières années, il plut sans discontinuer. Il plut tant et tant qu’à la fin, le ciel s’effondra. L’eau emporta les hommes ; les quelques-uns qui survécurent furent changés en poissons.

 


Les ténèbres revinrent alors une nouvelle fois et nos quatre dieux se mirent à réfléchir. Décidément, tout cela n’était guère satisfaisant. Durant longtemps, les dieux tinrent des conciliabules en se grattant le menton : comment faire un cinquième soleil qui soit meilleur que les autres ? Les dieux n’arrivaient pas à se décider. Leurs idées n’avaient ni queue ni tête.


​Ils décidèrent d’inviter d’autres dieux, moins puissants, et de tenir conseil au temple de Teotihuacán. L’assemblée de tous ces dieux était immense et imposante : ils étaient 999. Au bout de plusieurs siècles de discussion, ils se mirent d’accord sur la proposition suivante. On devait creuser quatre chemins jusqu’au centre de la terre, afin d’engloutir les eaux. On devait ensuite relever le ciel. Puis, l’un des dieux se jetterait dans un feu, ce qui aurait pour effet divin de le transformer en soleil. 


Personne n’avait trop envie de se retrouver pour une seconde fois dans les flammes, comme cela était déjà arrivé avec le troisième soleil. Cependant, l’un des dieux, nommé Tecciztecatl, se présenta enfin :
– Je donnerai la lumière à la terre et vous pourrez voir comme ce sera magnifique.
Les autres dieux ne savaient trop que penser de cette proposition. Tecciztecatl avait la réputation d’être un bavard. Allait-il tenir sa promesse ? Les dieux se demandaient s’il ne fallait pas qu’un autre l’accompagne dans sa tâche. Il y eut un long moment de silence puis les regards se tournèrent vers un petit dieu nommé Nanautzin. Celui-ci était d’une grande timidité. Mais il ne refusait jamais rien. On ne savait guère s’il s’agissait de courage, ou d’absence de courage.


Nanautzin déclara alors :
– Pourquoi ne deviendrais-je pas le soleil, si vous le désirez ? Je serais très heureux de devenir le soleil.
Les dieux acceptèrent sa proposition avec soulagement, et commencèrent les préparatifs. Tecciztecatl et Nanautzin prièrent durant quatre jours et firent des sacrifices. Tecciztecatl apporta des offrandes : les plumes de l’oiseau quetzal, de l’or, des coraux rouges et des pierres précieuses. Nanautzin offrit des objets bien plus modestes : des roseaux, des feuilles d’agave qu’il avait arrosées de son propre sang et une épée de paille. Pendant ce temps, on préparait le feu, tout au sommet du temple.


Enfin, le grand moment arriva. Tecciztecatl s’approcha, vêtu d’une magnifique armure de plumes d’oiseaux. Nanautzin, quant à lui, portait un long manteau de paille. Ils se dirigèrent vers le feu. Tous les dieux étaient présents, et leur faisaient une haie d’honneur. Enfin, à l’ultime instant, ils encouragèrent Tecciztecatl :
– Saute ! Saute dans le feu !
Tecciztecatl était au bord de l’énorme brasier. Mais tout dieu qu’il était, il hésitait grandement. Vraiment, ce saut dans le feu lui semblait maintenant un peu désagréable. Mais il fut derechef dépassé par Nanautzin qui, d’un pas ferme et décidé, se jeta dans les flammes. Le foyer gronda, des étincelles jaillirent. Nanautzin fut englouti. Ce que voyant, Tecciztecatl retrouva le courage et se précipita à son tour dans les flammes.
Les dieux attendirent en silence. Bientôt, les rayons rougeâtres de la première aurore du monde embrasèrent la forêt. Les oiseaux se mirent à chanter. Une grande clarté illumina le ciel. À l’est, le cinquième soleil s’élevait sur l’horizon, majestueux. C’était Nanautzin. 
Mais soudain, un second soleil fit son apparition ! C’était Tecciztecatl. Les dieux étaient en colère ; ils n’avaient pas prévu cet événement. Ce lâche de Tecciztecatl brillerait-il autant que Nanautzin ? C’est ce qu’on allait voir. Alors, l’un des dieux lança un lièvre à la tête de Tecciztecatl qui, aussitôt, perdit de son éclat. Ainsi apparut la lune.
Depuis ce jour, le soleil et la lune poursuivent leur ronde autour de la terre.