Conte indonésien, offert par Cram Cram ! Le magazine de découverte du monde

Conte publié dans notre Cram Cram 47 chez les hommes-fleurs.
Les contes traditionnels font partie du patrimoine de l'humanité. Nous ne sommes que des passeurs. C'est avec plaisir que nous offrons ce conte aux petites oreilles et aux grands cœurs.
Illustrations Lucy Rioland. 

 

Il était une fois un homme très pauvre, nommé Kaduan. Il avait sept filles qu'il n'arrivait pas à nourrir. Il s 'épuisait au travail, de l'aube au crépuscule, mais il recevait de ses maîtres, qui le faisaient trimer dans leurs champs, davantage de coups de bâton que de grains de riz, et quand il rentrait le soir dans sa hutte délabrée, il en était réduit, avec ses filles maigres et sa femme efflanquée, à manger les cendres du foyer. Kaduan désespérait.
- Elles vont mourir, se disait-il. Il faut que je les arrache à la misère, sinon, à force de manger de la cendre, elles vont tomber en poussière.

 

Or une nuit, il fait un rêve qui le bouleverse. Un esprit le visite pendant son sommeil, et lui donne l'ordre d'aller chercher des maris pour ses filles.

- Va au-delà de la rivière, lui dit l'esprit, tu y trouveras sept riches garçons à marier.
Kaduan gémit :
- Ils n'accepteront jamais d'épouser mes filles, elles sont trop pauvres, elles n'ont pas de dot.
L'esprit lui répond, l'index levé devant ses yeux éblouissants :
- Leur dot sera le sang rouge de ton corps.

 

 

A peine ces mots prononcés, la vision s'efface et Kaduan se réveille dans sa hutte trouée, parmi ses enfants décharnés. « Quel rêve étrange, se dit-il en se grattant la tignasse. Comment le sang de mon pauvre corps pourrait-il charrier le moindre caillou d'or ?» Il réfléchit un moment, assis sur sa paillasse. Il ne comprend rien à tout cela, mais il sait qu'il faut toujours suivre le chemin tracé par un rêve. Alors de grand matin, il prend son bâton et s'en va.

 

 

Il marche toute la journée sous les grands arbres de la forêt. A la nuit tombée, il arrive au bord de la rivière. Il se baigne longuement au clair de lune, dans l'eau tiède et transparente, puis il s'endort dans l'herbe. Le lendemain matin, dans le premier rayon du soleil levant, il aperçoit, sur l'autre rive, un château. Sa façade blanche est ornée de sculptures de marbre, son toit est en céramique luisante. Kaduan traverse la rivière et pousse la grille. Dans la cour, des dizaines de volailles picorent des grains de blé répandus sur le sol. A l'ombre d'un porche, le maître de cette maison fortunée est allongé dans un hamac, les mains croisées sur sa bedaine. Il s'appelle Gerlunghan. Il est gros, il sue beaucoup car la chaleur est déjà accablante.

 

Il accueille Kaduan avec courtoisie. Il le fait entrer dans une pièce fraîche. Ses sept fils - de beaux garçons vigoureux - apportent au voyageur sept plateaux de riz et sept cruchons de vin. Kaduan mange et boit en compagnie du gros Gerlunghan, puis à la fin du repas, le ventre plein, l'oeil brillant, un peu ivre, car il n'a pas l'habitude de boire du vin, il se met à parler haut, à fanfaronner.

 


- Mon bon Gerlunghan, dit-il, ne vous fiez pas à mon apparence. Je suis un homme riche. Des brigands de grand chemin m'ont dévalisé. Voilà pourquoi vous me voyez vêtu de haillons. En vérité, à une journée de marche d'ici, j'habite une belle maison de brique vernie, flanquée de quatre tourelles. Ma basse-cour est aussi grande, aussi peuplée que la vôtre, mais moi, je donne du riz blanc à mes volailles. Et puis j'ai sept filles au teint de lait, à la bouche de rose, aux yeux de sept couleurs. D'ailleurs, pour tout vous dire, je cherche à les marier. Oui, je cherche pour elles des époux vaillants, vigoureux et confortablement riches, comme vos fils par exemple, mon bon ami.

 

 

Gerlunghan écoute ces paroles, souriant, béat comme un bouddha paillard, et Kaduan parle, bavarde encore, et fanfaronne si bien que le lendemain matin, le voilà sur le chemin du retour en compagnie de son hôte et de ses sept fils qu'il a imprudemment invités. Il leur a promis ses filles en mariage et maintenant, le pauvre homme dégrisé ne sait comment expliquer qu'il est le plus misérable des vivants de ce monde. Le gros Gerlunghan marche à côté de lui sur le chemin et parle déjà des préparatifs de la noce. Kaduan, le coeur battant, se tait. A chaque pas montent des larmes dans ses yeux. Ils parviennent enfin devant la hutte moisie qui abrite sa famille. Ses filles sont là, sur le seuil, assises dans la poussière, vêtues de loques, les cheveux pendants sur la figure, les joues creuses, tellement maigres qu'elles ne peuvent même pas se lever. Alors Kaduan se jette aux pieds de ses invités.

 

 

- Pardonnez-moi, dit-il, je vous ai trompés, je suis en vérité le plus pauvre des pauvres. Tuez-moi, je préfère la mort à la honte que j'éprouve.

Gerlunghan pâlit tant il se sent outragé. Tremblant de rage, il tire de sa ceinture un couteau effilé. Le miséreux lève les bras devant son visage, le couteau s'enfonce dans sa main droite et la traverse. Le sang jaillit.

Alors ce sang répandu sur le corps de Kaduan lui fait un manteau de soie rouge. Ce sang ruisselant dans la poussière met au monde des volailles caquetantes, des buffles, un grand jardin, une maison magnifique flanquée de quatre tourelles aux toits de cuivre. Les sept filles de Kaduan s'avancent au-devant de leurs invités. Elles sont superbement vêtues et belles à déchirer le coeur d'un ange. Kaduan se lève, le visage illuminé. Il tend la main vers le seuil de sa maison, il dit à Gerlunghan :
- Entrez. Soyez les bienvenus.

Si les filles de Kaduan et les fils de Gerlunghan vécurent heureux, ils ne se marièrent pas, et n’eurent pas beaucoup d’enfants. En effet, les filles se rebellèrent contre ce père qui prétendait les marier de force. Les fils de Gerlunghan aimèrent selon leur cœur, et non selon la richesse de leurs amies. Gerlunghan fut traduit en justice, pour avoir blessé un être humain. Quant à Kaduan, il finit par se dire qu’aucune maison, si magnifique soit-elle, n’eut autant de prix que son propre sang.